Un « ciel de Rouergue » pour coiffer Rodez tout l’été

Comme deux alchimistes embarqués dans un projet fou. En moins de six mois, Antonin Pons Braley et Lucile Viaud ont arpenté l’Aveyron sans relâche, parcouru l’Hexagone de long en large de Saint-Etienne à Rennes en passant par Paris, pour revenir à Rodez avec dans leurs bagages une vaste verrière de 60 m2, dédiée à coiffer au zénith la grande galerie du musée Denys-Puech, trois mois durant, dans le cadre du Siècle Soulages.

Elle, Lucile Viaud, est designer. À tout juste 25 ans, celle qui a reçu en janvier le Grand Prix du Talent Émergent de la Création de la Ville de Paris, est diplômée de l’école Boulle. Lorraine d’origine, c’est en Bretagne que Lucile Viaud fait ses armes en jonglant avec coquilles et carapaces de crustacés, arêtes et autres algues. De ces “co-produits” souvent délaissés, l’artiste crée de nouveaux matériaux,«verre marin» et du « plâtre de mer » notamment. C’est sa rencontre avec Antonin Pons Braley, tombé «raide dingue» de sa démarche, qui l’a amenée à Rodez sur ses terres natales.

Lui, Antonin Pons Braley, parcours les Pôles au fil d’expéditions au long cours. Né en Aveyron, il s’en échappe tôt pour poursuivre son singulier chemin d’anthropogéographe, artisan héliograveur et artiste. Et c’est en Arctique qu’il s’établit pour poursuivre l’objectif d’une vie : « archiver les Nords, à travers leurs paysages, leurs matières, leurs habitants et imaginaires ». Un travail scientifique et poétique sans fin, de relevé et de transcription, pour nourrir une « Archive des Nords mentaux et géographiques», quête quasi mystique sur les traces « des Nords intérieurs ».

« Partir de nos origines »

En revenant main dans la main en Aveyron, Lucile Viaud et Antonin Pons Braley posent ensemble la première pierre d’un projet de longue haleine nommé “Archipels”. «L’aventure débute ici, chez Antonin. Elle se poursuivra dès septembre en Lorraine chez Lucile. Ce n’est qu’après que nous mettrons le cap au Nord, résume le duo d’artistes-chercheurs. Partir de nos origines, les redécouvrir, les partager, s’en nourrir. C’est tenter d’aller chercher le Nord en terres natales. » Et Antonin Pons Braley d’abonder :« Ma grand-mère n’avait de cesse de m’aviser : souviens-toi d’où tu viens pour savoir où tu vas. Cette phrase depuis lors me guide, elle est aujourd’hui devenu mon métier. »

Alors pour ce projet, il est revenu sur les terres de son enfance : le Rouergue, l’Aveyron, le Causse Comtal, et le musée Denys-Puech qui a « contribué à l’élever ». Il se souvient y avoir passé enfant de longs après-midi à zigzaguer entre les sculptures, les peintures. Dans la lignée de ces artistes du cru, dont le musée des Beaux- Arts de Rodez se veut depuis plus d’un siècle être l’antre, Antonin Pons Braley y vient aussi à présent aposer sa patte.

« J’avais, il y a quelques années déjà, réalisé une série d’estampes sur les vitraux composés par Pierre Soulages pour l’Abbatiale de Conques, se souvient-il. Je pensais m’inspirer de ce travail pour l’exposition de cet été. Finalement, une autre évidence s’est imposée dans le dialogue avec Lucile. » La suite, c’est à deux voix qu’ils la racontent. « Plutôt que de céder à une énième exposition, composer avec le lieu. Une verrière — couverte depuis des années de cartons pour calfeutrer la lumière — prête le flanc au-dessus de leurs têtes. Comme un plafond de verre posé sur la salle d’exposition du Musée, celle-ci semble jouer à cache-cache avec le visiteur depuis trop d’années. Tant qu’elle en devient invisible. « La substituer le temps de l’exposition avec un Verre du territoire s’imposait », souligne Lucile Viaud.

Cendres des Causses et coquilles d’escargots

Toujours vêtus de noir de la tête aux pieds,comme un ultime clin d’œil au maître Soulages, les deux inséparables se sont ainsi jetés sur les chemins aveyronnais, en quête de potasse, de silice et calcium, nécessaires à la fabrication du verre. «Nous les avons trouvés au fil des Causses et fôrets du Nord-Aveyron, dans les sables de la rivière Lot charriés il y a quarante ans sur les berges de Montarnal, et dans les coquilles d’escargots d’un élevage près de Flavin », résument-ils. Toutes ces trouvailles sont le fruit de rencontres avec le paysage et ceux qui l’habitent. Des rencontres qui en amènent systématiquement de nouvelles, contribuant sans cesse à étoffer le « panorama de la recherche » composé autour de “Premières Lumières”, colossale « archive de Rouergue » entamée pour l’occasion par le duo.

« Faire oublier la prouesse technique »

Car bien au-delà du travail du verre, qui concentre toute « la prouesse technique » du projet, “Premières Lumières” se déploie tout un observatoire du territoire aveyronnais. De ses habitants, ses artisans, ses écrits, ses oralités aussi, de ses représentations, ses traditions, de ses croyances et ses imaginaires, de ses paysages. Un large programme qui a conduit Lucile Viaud et Antonin Pons-Braley entre autres dans les sous-sols de la médiathèque de Rodez, les fonds de la Société des Arts et Lettres, dans les ateliers techniques de la ville de Rodez, les réserves des Musées départementaux, les laboratoires universitaires, planétariums et observatoires, à Conques, évidemment, où les vitraux Soulages habillent le lieu depuis vingt-cinq ans.Une masse considérable, aux source de leur réflexion et de leur geste artistique, retracée par une série de publications.

« Notre plus grande fierté, souligne Antonin Pons Braley, ce serait de faire oublier la technique et le travail du verre pour ne laisser place qu’à l’émotion. Ce serait aussi que Lucile et moi disparaissions, que notre entremise se fonde complètement, pour que la verrière à elle seule, incarne tous les paysages que nous aurons traversés en huit mois de travail. »

Echelles différentes

Car si la recherche se poursuit jusqu’au vernissage, le 28 juin prochain, et même au-delà, le verre, lui, trace son chemin. D’abord travaillée dans le laboratoire de l’université de Rennes, la matière a été fondue courant mars, dans la Verrerie de Saint-Just en Loire. De là, le verre a rejoint les fours de l’atelier parisien de Stéphane Rivoal.Dans la chaleur de son officine, clope au bec et muscles saillants, il souffle le “Verre de Rouergue” depuis avril, multiplie les « crash tests » à la canne,alors que Lucile Viaud et Antonin Pons Braley plongés dans le four composent une à une les immenses plaques qui constitueront les60 m2 de verrière. À une autre échelle, le maître verrier sculpte aussi une série de pièces destinées à remercier celles et ceux qui auront soutenu financièrement le projet. Des cives, comprenez des disques de verre, mais aussi des glettes, médaillons estampés.

Au-delà du travail artisan, Lucile Viaud et Antonin Pons Braley se sont entourés d’une armée de talents.Ainsi, la danseuse et chorégraphe Dalila Belaza viendra rythmer l’exposition, à trois reprises dans l’été, avec une création sur-mesure, composant notamment une pièce dédiée aux danseurs traditionnels du groupe folklorique du village de Sénergues. Accompagnée entre autres par la compositrice norvégienne Irène Gellein, aux manettes d’une « bande originale de Première Lumières » orchestrée depuis les sons du paysage, du laboratoire et de l’atelier. Également Vincent McClure, grâce à qui un fonds photographique considérable a su être commissarié par le duo. Autant d’hommes et de femmes qui, de par leur sensibilité et leur vocabulaires, habitent le territoire « sous le ciel de Rouergue ». « Le pari sera relevé si le public regarde le planétarium du musée comme il regarderait le ciel depuis le Causse par une nuit d’été étoilée », concluent tout en poésie Lucile Viaud et Antonin Pons Braley.

Au Musée Denys-Puech à Rodez, place Clémenceau. Vernissage le vendredi 28 juin, à voir jusqu’à la mi- septembre.

Pour contribuer au financement participatif : www.premiereslumieres.net Suivez le projet sur l’Instagram de Artistes ou avec le #premièreslumières

 

 

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